L’aventurier Francis Colin

7 juillet 2020
L'aventurier L’aventurier Francis Colin

Francis Colin est Directeur des recherches à l’INRAE (Institut National de la Recherche Agronomique). Pour Ohwood, il dresse son portrait d’aventurier.

Les chercheurs sont-ils des aventuriers ?

Oui un chercheur est un aventurier : c’est quelqu’un qui rêve, qui pose des hypothèses, qui met en route des moyens pour les tester, quelqu’un qui veut connaître, comprendre le monde qui l’entoure : c’est quelqu’un qui se lance, d’abord accompagné, puis seul mais équipé de matériel, de méthode…

Un chercheur c’est quelqu’un qui « quelque part » a le feu sacré : à diplôme équivalent, il pourrait aller dans le privé et gagner plus d’argent ; pour lui avoir de l’argent n’est pas la priorité ; il est poussé par l’idée de comprendre ; la notoriété il l’acquiert par ce qu’il comprend, ce qu’il sait, non par ce qu’il possède ! Actuellement, il n’est pas rare qu’un jeune docteur en sciences doive signer plusieurs contrats post-doctoraux à l’étranger avant de trouver un poste permanent.

Souvent il est habillé un peu comme un aventurier : il porte une polaire et des chaussures de marche (je parle pour les chercheurs dans le domaine des sciences de la vie et de la terre. Ce n’est peut-être pas le cas dans le domaine de la santé !).

Il connait des revers, rebondit ; à un moment de sa carrière il peut trouver une grosse pépite de connaissances qui va le propulser ; ou bien rester dans des domaines peu porteurs et stagner ! La recherche c’est une loterie ; mais les malins réussissent mieux.

Il existe maintenant un mot qui allie savant et aventurier : c’est savanturier (l’objet d’une émission sur France Inter !). Ce terme désigne un scientifique qui s’aventure comme un explorateur dans des mondes difficiles, comme la forêt, chez des peuples inconnus, sur la cime des grands arbres des forêts équatoriales, dans l’infiniment petit, la matière, le cosmos, le froid, les mondes polaires, les océans…

Au quotidien as-tu le sentiment de faire avancer les choses pour la planète ?

Dans le domaine de l’écologie des forêts, oui bien sûr, on a le sentiment de faire quelque chose pour la planète. C’est la thématique principale de l’unité de recherche à laquelle j’appartiens.

Il faut préciser que les recherches que je mène sont en lien avec le développement forestier. Concrètement je travaille depuis des années à mieux comprendre comment se développent les arbres et comment se forment les propriétés du bois et sa qualité pour des usages donnés. Certaines personnes pensent qu’exploiter les arbres et la forêt c’est aller contre la planète. Sur ce débat il y a beaucoup de choses à dire, à améliorer et à bien communiquer. Toutes les recherches que nous réalisons ont pour objectif d’apporter une dimension scientifique à l’action de l’homme. Celle-ci est majoritairement basée sur l’empirisme, sur des idées préconçues qui sont très diverses, sur des motivations pas toujours très généreuses. Notre rôle est d’éclairer sur tous les services que la forêt peut apporter à l’homme d’aujourd’hui et de demain et également aider à ce que la forêt soit protégée pour ce qu’elle est, pour l’écosystème qu’elle constitue, non pas uniquement pour ce qu’elle procure à l’homme.

L’enseignement à l’université et les interventions auprès du grand public me donnent également la satisfaction de faire avancer les choses. Je transmets ce que j’ai compris mais aussi mes questionnements pour que la génération suivante puisse aller encore plus loin dans la connaissance. Transmettre la démarche scientifique permet également de contribuer à défaire les idées toutes faites et ouvrir l’esprit à d’autres manières de voir les choses.

Une anecdote dans ton parcours qui révèle en toi un caractère aventurier ?

J’en ai plusieurs.

La première qui me vient à l’esprit révèle plutôt ma prédestination à devenir chercheur … Lorsque j’étais élève puis étudiant, je n’avais pas de bons résultats car je n’acceptais pas d’apprendre par cœur une leçon tant qu’il restait un point que je n’avais pas compris. J’avais même une certaine faculté à me perdre dans les détails et me disperser. Ceci m’est resté, à tel point qu’un de mes encadrants de thèse m’a ainsi qualifié de « broussineux », c’est-à-dire plein de petites branches et ramifications qui partent dans tous les sens, comme sur les vieux chênes « brogneux » de mauvaise qualité. Avec du recul, je trouve que cette référence aux arbres me correspond !

Autres anecdotes. Lors de mes études universitaires, j’ai choisi de travailler à mi-temps dans un labo, ce qui m’a fait goûter à la recherche. Une sorte d’apprentissage avant que cela devienne institué. Et à la fin de mes études, ayant peur de ne pas trouver de travail en France, j’ai accepté un poste d’appui à la recherche en Afrique. J’ai saisi l’opportunité et y suis resté pendant 5 ans. Cela n’a pas été une grande aventure scientifique mais plutôt une aventure personnelle. En plus d’apprendre à connaître les ligneux du Sahel, j’ai appris à connaître les gens qui y vivent et à me connaître moi-même. Enfin après ce temps, je suis entré à l’ENGREF (futur AgroParisTech) et suis reparti 6 mois en Guyane pour connaître la forêt équatoriale. J’ai failli y rester. Mais finalement j’ai préparé une thèse à l’INRA de Nancy et j’y ai été recruté.

Un parcours professionnel en zigzags au gré des opportunités. Une aventure… passionnante.